L’industrie des média n’est pas radicalement différente des autres. La révolution de l’IA y est à l’œuvre depuis longtemps. Et pas seulement l’IA générative qui fait le buzz, mais l’IA « dure », celle qui calcule, fait des statistiques…
La complexité des signaux que l’on peut traiter en publicité digitale, et l’imprédictibilité de l’être humain (je crois que c’est dans Amphitryon 38 qu’il est dit que le meilleur endroit pour qu’un dieu se cache, c’est l’âme humaine, tellement elle est complexe) font de la publicité est sujet d’étude plus intéressant qu’on ne le croit souvent.
De plus, ce qui est vrai pour le média digital ne l’est pas pour la télévision, la presse, l’affichage voire la radio, où les données sont beaucoup plus rares.
Une marque peut dire : je connais ma cible, ce sont des femmes qui achètent des parfums et sont sensibles à l’écologie.
Un informaticien peut dire : moins j’ai d’a priori au départ, plus je garde de possibilités d’optimisation.
Qui a raison ?
A un certain niveau de complexité, nos neurones atteignent leurs limites. Seules des machines peuvent tout traiter, corréler, analyser et piloter.
Doit-on pour autant laisser les clés de sa voiture à une machine ?
Comme me l’avait dit Nico (mon cofondateur préféré, Alenty et Implcit), « avec la publicité, on ne sauve pas de vie, mais au moins on ne tue personne ». Les enjeux ne sont donc pas aussi importants que dans la conduite autonome.
Mais pour les personnes qui pilotent les stratégies média, si elles ne perdent pas la vie, elles peuvent perdre leur job ou leur prime en cas d’erreur.
Selon Descartes, « le bon sens est la chose du monde la mieux partagée ». On interprète souvent mal cet aphorisme. « La mieux partagée » signifie que certains n’en ont pas beaucoup, et non que tout le monde en a.
Mais si certains humains peuvent d’avoir que peu de bon sens, au moins en ont-ils un peu. Ce qui n’est pas le cas des machines.
J’ai déjà montré comme ChatGPT est moins bon qu’un élève de CE1 pour faire des additions. Une machine n’a aucun bon sens. Elle fera ce qu’on lui dit de faire, bêtement, sans prendre de recul. Quel humain aurait viré 81 000 milliards de dollars sur un compte de particulier ?
Les machines peuvent donc se tromper et doivent toujours être surveillées.
En publicité digitale, les optimisations sont souvent difficiles à comprendre. Par exemple, chez Implcit, on modélise les populations performantes pour une campagne (cliqueurs, visiteurs, etc.) à partir des remontées réelles. Ce profil d’individus performants est complexe : il peut être décrit à l’aide de milliers de critères : profil socio-démographique, comportement, centres d’intérêts, etc.
Mais quand bien même il ne peut pas se résumer à une caractéristique humainement compréhensible, ce profil multiforme devient, dans notre système, la nouvelle population à cibler.
Et les performances sont là, comme on peut le voir dans cette analyse :

On pourrait donc dire que le machine-learning l’emporte sur le human-learning.
Et bien je ne le pense pas. Les deux doivent coexister.
Premièrement, parce que le machine-learning ne travaille que sur les objectifs qu’on lui a donnés. Par exemple, les clics sont-ils vraiment le but ultime de la marque ? La machine peut donc fournir d’excellents résultats sur le mauvais objectif.
Deuxièmement parce que les algorithmes sont trop souvent des boites noires. Mon argument ci-dessus sur la complexité des profils performants reste vrai. Mais ça ne doit pas interdire au donneur d’ordre d’en apprendre plus.
Et sur ce point, les pires algorithmes sont les réseaux de neurones, ceux qui font le deep learning et l’IA générative. Par construction, il leur est impossible d’expliquer pourquoi ils ont pris telle ou telle décision (sauf à développer une IA dédiée à trouver cette explication).
En conclusion, l’humain a encore son mot à dire.
En amont d’une campagne, il va choisir des persona qu’il souhaite toucher. Que ces persona soient définis à partir de données complexes n’est pas incompatible avec un choix stratégique qui peut même aller à l’encontre des chiffres (ne serait-ce que pour se différencier).
En cours de campagne, les remontées d’informations humainement compréhensibles peuvent permettre de rattraper des erreurs. Mais peut-être plus important encore, de construire de la confiance envers le système.
Enfin, après une campagne, l’humain doit s’approprier les enseignements. La publicité n’est qu’un élément dans la stratégie d’un produit. Les évolutions du produit, les messages, les tactiques média, tout doit se combiner.
Car in fine, ce sont des humains qui prennent les grandes décisions.

