Les Illusions Perdues des réseaux sociaux

A 14 ans, j’ai eu une « crise » Balzac, et j’ai enchaîné ses romans : Le Père Goriot, Les Chouans, Le Chef d’Œuvre Inconnu… Bizarrement je suis passé à côté des Illusions Perdues. Mon fils de 14 ans n’a pas fait la même erreur, et l’a lu avant que nous allions voir le film éponyme de Xavier Giannoli ce week-end.

Balzac était un génie de la peinture sociale, soit. Mais l’adaptation de Xavier Giannoli donne à l’œuvre du romancier une contemporanéité incroyable.

Lucien de Rubempré, jeune poète plein d’espoirs, utilise ses talents pour porter aux nues ou vilipender artistes ou puissants selon les besoins du journal qui le paie. Le tableau peint par Balzac vous glace le sang : les journaux de l’époque sont sans foi ni loi, les journalistes n’ont aucune conscience professionnelle. Tout le monde entre dans un jeu morbide pour des raisons personnelles que Balzac analyse et pousse à leur paroxysme.

Certains me diront que les choses n’ont pas changé, que les journaux ne servent toujours qu’à enrichir leurs actionnaires, que les journalistes écrivent dans le sens de celui qui les paie. Je ne le crois pas.

Les journaux ne sont plus la machine à cash qu’ils étaient au début du XIXème siècle. Au contraire, la plupart ont coulé, et ceux qui survivent ne doivent leur salut qu’à des investissements à perte de l’état ou de particuliers.

Le journalisme s’est aussi moralisé et organisé. La déontologie qui faisait défaut dans le roman de Balzac est aujourd’hui enseignée dans les écoles de journalisme. OK tous ne l’appliquent pas (par manque de moyens ou par idéologie), mais les grands journalistes la mettent sur un piédestal.

Non, les journaux d’aujourd’hui ne ressemblent pas au tableau noir dépeint par Balzac.

Alors qu’est-ce qui donne ce sentiment de modernité lorsqu’on voit ce film ?

Ce n’est pas dans les journaux qu’il faut chercher l’analogie, mais dans les réseaux sociaux d’aujourd’hui.

Les influenceurs ne cherchent qu’à faire parler d’eux. En bien, en mal, peu importe du moment qu’il y a des views, des likes, ou des clics. « Comment voulez-vous que je vende des livres s’il n’y a pas de polémique ? » dit à peu près Nathan dans le film. Et les algorithmes des réseaux sociaux offrent une caisse de résonance aux posts les plus extrêmes. Le but n’est plus d’enrichir l’actionnaire d’un journal, mais celui de Google ou Facebook.

Les influenceurs sont parfois rémunérés pour faire la promotion d’un produit, sans même daigner en informer leur lecteur. La trop connue Nabilla a même été condamnée pour publicité trompeuse. Comme Lucien se vendait au plus offrant, les instagramers, youtubeurs et tiktokeurs mélangent contenus et promotions sans la moindre retenue déontologique.

La publicité n’est pas oubliée par Bazac non plus. Mais il ne me semble pas avoir vu dans le film ce mélange des genres qui fleurit aujourd’hui et qu’on euphémise sous le nom de « publicité native ». Pour moi, ce n’est rien de plus que de la publicité qui cherche à se faire passer pour du contenu, pas si loin de la publicité trompeuse qui a plombé les comptes de Nabilla.

Enfin, le chauffeur de salle, Singali. Dans le film, des quidams sont entrainés et payés par Singali pour applaudir ou huer des acteurs, leur jeter des fleurs ou des tomates.
D’après mon fils, il n’apparait pas dans le livre. C’est donc un ajout du réalisateur, mais quelle idée lumineuse !

Ces meutes capables de se ruer sur n’importe qui et de le mettre en pièces, symbolisent parfaitement les commentateurs de nos réseaux sociaux. La haine gratuite qui s’y déverse, et l’anonymat dont ils jouissent ressemblent en tous points aux sbires de Singali.

Ils sont payés me direz-vous. Et alors ? Vous n’avez pas entendu parler des restaurants qui achètent des commentaires positifs, ou qui dénigrent leurs concurrents ? Ou les fermes à trolls sur Facebook ?

Lisez Les Illusions Perdues, repaissez-vous de la bassesse de l’humanité décrite par Balzac. Et retournez votre regard sur ce que les réseaux sociaux rendent possible aujourd’hui : donner à nos plus vils penchants un espace d’expression et un écho dont Lucien de Rubempré n’aurait même pas rêvé !

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