Platon, la République et les algorithmes

Si vous m’avez connu avant Implcit, vous savez peut-être que j’ai cofondé Alenty en 2007. Et même si vous connaissez Alenty, vous ne savez certainement pas sur quelle base Alenty a été créée.

En 2007, le javascript transformait le navigateur en véritable système d’exploitation et ouvrait de nouvelles possibilités. Nous avions passé un an à explorer tout ce qu’il était possible de faire, avec comme fil directeur une autre nouveauté de l’époque : les communautés.

Nous avons donc développé une technologie de mesure des échanges dans les communautés. Pour mesurer ces échanges, nous avons développé une technologie d’analyse des blocs d’information dans les pages : les commentaires sont-ils lus ?
C’est cette technologie qui, appliquée aux publicités au lieu des commentaires, a donné la première mesure de la visibilité publicitaire au monde !

Mais revenons à l’autre partie de la technologie, qui a donné lieu à un brevet. Nous avons modélisé les échanges entre les membres d’une communauté. Un échange consiste à :

  • écrire un contenu
  • lire un contenu
  • noter un contenu…

Notre système enregistrait des millions de signaux : « l’individu 1 lit un commentaire écrit par un individu 2, dans un article écrit par 3 ». La combinaison de ces signaux permettait de détecter les experts parmi une communauté.

Comme vous insistez, voici l’algo, amusez-vous bien ! 🤓

Une façon de résumer l’algorithme en langage humain revient à dire : si je suis expert sur un sujet, en passant du temps à lire ton contenu, je te donne un peu de mon poids d’expert. En commentant j’en donne un peu plus, en notant (positivement) encore un peu plus, et en notant (négativement) j’en retire.

Le système mettait alors automatiquement en avant les avis des experts, et permettait rapidement d’avoir une idée de la pertinence d’une information.

Fin 2007, Alenty a été sélectionné pour le grand prix de l’innovation de la ville de Paris. Comme le jury était composé d’élus, j’ai choisi une présentation originale de la solution.

En me basant sur la République de Platon, j’ai comparé les média à des systèmes politiques. Ce que j’ai résumé dans ce tableau :

Adjointe au maire, la présidente du jury, qui connaissait ses classiques, m’a dit que Socrate n’était pas un fan de la démocratie, qui selon lui, menait à l’anarchie puis à la dictature. Je lui ai répondu que je faisais l’hypothèse que pour nous, la démocratie était préférable à l’anarchie.

Revenons-en à nos algos. Le succès de Google est venu de l’invention par Brin et Page du pageRank. Avant Google, le classement des résultats de recherche n’était pas pertinent. Notre algorithme suivait la même logique que le pageRank.

Or, les réseaux sociaux, qui sont quelque part les successeurs des communautés de 2007, n’ont pas mis en place de méthode de qualification de la pertinence des contributions et de leurs auteurs.
L’étalon de mesure est le nombre de followers. Tout le monde se vaut, y compris les bots, y compris les faux profils, y compris les indonésiens payés au clic, y compris les haters qui sont souvent les plus actifs, et donc les plus suivis.

Les réseaux sociaux actuels sont ce qui s’apparente le plus à l’anarchie. Sans contrôle, autre que des armées de modérateurs, la seule règle qui s’applique est la chasse au volume. Et pour avoir du volume, l’outrance et la violence sont bien plus efficaces que la modération et l’empathie.

Dans la page Wikipedia de la République de Platon, on peut lire « Au milieu de l’anarchie qui s’installe, le tyran va apparaître, se présentant tout d’abord comme un protecteur. Se sentant soutenu par la masse, et le pouvoir lui montant à la tête, il s’assure le soutien des classes moyennes en promettant de redistribuer les richesses en leur faveur. »

Je n’ai jamais lu d’études au sujet du lien entre les algorithmes et la démocratie. Mais pour moi, la montée des extrêmes, la fascination croissante pour les dictateurs, la violence des réseaux sociaux, tous ces maux proviennent d’un mauvais choix d’algorithmes.

Un algorithme donne le ton des usages. Je ne dis pas qu’avec notre algorithme, il y aurait moins d’extrémistes sur terre (je ne suis pas devenu brutalement mégalo), mais je pense qu’avec d’autres méthodes que des comptages de followers, les réseaux sociaux auraient pu faire naître des « représentants » au sein des communautés.
Sans parler de réelles élections, ces représentants seraient certainement plus modérés. Leur donner de la visibilité aurait permis de garder les conditions au dialogue. Un peu de démocratie au lieu de l’anarchie.

Internet a ouvert l’accès à la connaissance infinie. Les réseaux sociaux ont permis à chacun de s’exprimer. Mais faute de volonté d’organisation (qui est possible, on peut le voir dans l’exemple de Wikipedia), ils permettent, au mieux, de voir des vidéos de chats, au pire, d’appeler au meurtre de ceux qui ne pensent pas comme nous.

D’un point de vue publicitaire, je ne comprends toujours pas comment les marques peuvent autant investir dans ces plateformes. Elles savent ce qui s’y passent, mais elles ne peuvent souvent pas vérifier dans quel contexte leurs publicités sont diffusées. Ou elles ferment les yeux sur leur responsabilité sociétale.

En ces temps électoraux, quand on voit la facilité avec laquelle des contenus mensongers sont partagés, il faut absolument comprendre les mécanismes et les algorithmes qui orchestrent ce nouveau « média ».

L’histoire jugera de la responsabilité de ces réseaux sociaux qui influent tellement sur nos vies.

Commentaires

Une réponse à “Platon, la République et les algorithmes”

  1. […] ils vont donner la réponse « moyenne » de ce sur quoi ils ont été entrainés. Et comme je l’ai écrit à plusieurs reprises, les données sur lesquelles ils sont entrainés sont pondérées par le volume de lectures, et non […]

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