Ils ont bon dos, les développeurs !

J’ai été développeur, je code encore un peu (SQL surtout, parfois python). On peut donc m’accuser de partialité envers cette profession avec qui j’adore bosser… Si vous voulez, mais lisez le reste de l’article avant !

Meta (aka Facebook, mais j’utiliserai aussi l’ancien nom lorsque je fais référence à des années où il s’appliquait) a reconnu en Avril 2022, avoir corrigé un bug important. Alleluhia ! Un bug a été corrigé ! Bravo Meta !

Quel était ce bug ? Il donnait plus de visibilité à des contenus « douteux » (appelons un chat un chat, des fake news).
De quand date ce bug ? On parle d’Octobre 2021, histoire de faire croire qu’il a été corrigé somme toute assez vite. Mais Octobre 2021, c’est la date de sa découverte. Visiblement, il remonte à 2019 !

Ce bug est le dernier né d’une série de bugs majeurs :

  • En 2016, la durée de visibilité des vidéos sur Facebook était surestimée, parfois de 80%, à cause d’un « bug »
  • En 2019, les conversions apportées sur la plateforme étaient aussi surestimées, à cause d’un « bug » qui n’a été corrigé qu’en 2020.

Tous les développeurs vous le diront : un bug qui donne de bons résultats est plus dur à détecter et à corriger qu’un bug qui impacte la performance. On a connu ce dilemme chez Alenty : nos clients râlaient quand les chiffres de visibilité que l’on donnait étaient plus bas que ceux fournis par nos concurrents. Alors fallait-il laisser passer des bugs qui auraient satisfait nos clients ?

Mais remarquez que j’utilise Alenty, micro startup française, en comparaison avec Meta. Comment se fait-il que l’on arrive dans des petites structures comme Alenty ou Implcit à obtenir des niveaux de qualité qu’un Meta n’atteint pas ?

Parce qu’on le veut !

On peut avancer que Meta est devenue tellement gros que le code atteint une complexité qui dépasse les capacités de l’être humain.
Soit, mais la construction aéronautique aussi, non ?

La conception d’un avion, impose des normes de traçabilité qui au final conduisent à fournir un code de très haute qualité. C’est normal, me direz-vous, en cas de crash, il y a des vies en jeu. Et comme le dit Nico : « dans la pub, on ne sauve pas des vies, mais on ne tue personne ».

Et bien, non, je ne suis pas d’accord. L’impact d’une société comme Meta est gigantesque. Les montants en jeu se comptent en milliards. Les fake news ont un impact réel sur nos vies : influence des élections, désinformation médicale… Combien de morts du Covid avaient suivi des recommandations fausses ? Combien de jeunes filles souffrent (voire sont mortes) d’anorexie devant les flux addictifs et infinis d’Instagram ?

Quand on atteint une taille systémique, on a des responsabilités à la hauteur de ses impacts. Et les moyens, Meta les a. 39 milliards de dollars de bénéfice net en 2021 !!! 39 000 000 000 ! On en paie des développeurs, et des modérateurs avec ça ! Et c’est tous les ans pareil !

Non, ils ont bon dos les développeurs.

On ne trouve que ce que l’on cherche. On ne corrige que ce que l’on veut bien corriger.

Dans le cas de la visibilité des vidéos (je revendique une certaine expertise en la matière), Facebook calculait une moyenne en divisant la durée totale de visibilité par le nombre de vidéos vues plus de 3 secondes ! Pas un développeur ne ferait une telle erreur. Et quand bien même, un autre développeur aurait relu son code et corrigé la bourde. Chez nous on appelle ça un bug de platine…

Pire, une fois détecté, le bug est resté en état « no progress » pendant un an !

Cette culture du « pas vu pas pris » est très profonde dans la Silicon Valley. On appelle ça la stratégie du « trial and error » . On essaie, et si ça ne marche pas, on arrête.

Sans aller jusqu’à sous-entendre que ces bugs sont des essais volontaires, ils dénotent selon moi une tendance générale au « laxisme positif ». Je viens d’inventer cette expression qui désigne la propension à ne pas s’intéresser aux problèmes qui sont positifs pour l’entreprise.
Je mets ma main à couper que des bugs qui impactent négativement les performance de Meta sont traqués, corrigés, et leurs responsables fusillés en place publique !

Tout le monde sait que les fake news participent au succès de Meta. Ce sont les contenus les plus viraux (une réaction d’énervement vaut dix fois plus qu’un like). Pourquoi alors faire des efforts pour les corriger ?

On les corrige quand on est obligés, et on fait porter la responsabilité à un développeur.

Monsieur Malaussène, dans Au Bonheur des Ogres de Daniel Pennac, est bouc émissaire dans un grand magasin. Il est payé pour se faire engueuler par les clients mécontents, et endosser la responsabilité. Devant son air contrit et ses excuses, le client se calme souvent, et l’honneur du magasin est sauf.

Le développeur, le Malaussène de Meta ?

The Scapegoat (Le Bouc émissaire), tableau de William Holman Hunt, 1854-1856

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